MOTS D’OUVRIERS

« Tu sais les métiers là… maçon maintenant tu fais ça 20 ans t’es… t’es mort. »

Pendant plus de 40 ans, mon père a travaillé dans les travaux publics. Ce que je retiens surtout de cette période, c’est comment il rentrait du travail : fatigué, souvent en colère contre des choses et des gens que je ne pouvais qu’imaginer.

Quand j’ai eu l’occasion d’intégrer l’entreprise dans laquelle il travaillait, j’ai donc tout de suite voulu profiter de cette opportunité afin de pouvoir entrevoir et comprendre la vie qu’il a vécu, c’est comme ça que j’ai passé une année au coté de l’équipe de Sylvain.

Avec eux, j’ai appris à connaître les métiers du blanc : maçon, pelleteur, conducteur d’engins… Le fonctionnement d’un chantier, les horaires de travail, les aléas météo. Mais ce que je retiendrais le plus de ce temps passé à leurs cotés, ce qui restera avec moi, c’est une ambiance : l’esprit d’équipe, surtout les railleries entre collègues, les surnoms et les moqueries affectueuses. Les discussions plus sérieuses, surtout à propos du bouleau. Jamais vulnérables, mais toujours pleines d’une sensibilité, d’une fragilité, propre aux hommes de ces métiers : une peur de l’avenir, un besoin de protéger ceux qui sont chers, un amour de sa famille.

Mais ce qui restera le plus, c’est le silence. Tôt le matin quand tout le monde dort, au milieu d’une après-midi nuageuse à écouter le vent, dans les vestiaires en se rhabillant après une longue journée. Des journées entières pour penser. Le silence.

Il me semble que c’est ce silence qui rend tout plus terrible. Il est dur ce silence, il est solitaire.

Les TP, c’est une branche de métiers à part. Ce sont les ouvriers, les travailleurs, les prolétaires. Ceux dont le travail est essentiel mais qui se font exploiter par des conditions de travail désastreuses et un salaire qui n’est pas à la hauteur de leur labeur.

Ce sont ces conditions de vies qui forgent les hommes comme mon père, qui font d’eux ce qu’ils sont, dans le bien mais surtout dans le mal : isolement social, peur des fins mois, mise en danger de sa santé. Combien sont morts d’accidents du travails, de maladies liées au travail ?

Alors que je finissait ma dernière journée de prise de vue, un collègue de mon père à pris sa retraite, après 40 ans de loyaux services, il est mort le lendemain. Le jour de son enterrement, aucun membre de la direction de l’agence n’était présent.

Le silence rend tout plus terrible.