MOTS D’OUVRIERS

« Tu sais les métiers là… maçon maintenant tu fais ça 20 ans t’es… t’es mort. »

Pendant plus de 40 ans, mon père a travaillé dans les travaux publics. Quand j’étais petit, il partait en déplacement pendant des semaines, il rentrait très tard le soir, certaines fois je ne le voyais pas avant d’aller me coucher. A l’école, quand on me demandait ce qu’il faisait, je répondais « Il fait les routes ! ».

Bien sur je ne comprenais pas réellement ce qu’il faisait, je n’entendais que des mots compliqués comme finisseur ou enrobé, mais il me faisait monter dans son camion de temps en temps alors ça suffisait.

Mais ce que je retiens surtout, c’est comment il rentrait du travail : fatigué, souvent en colère contre des choses et des gens que je ne pouvais qu’imaginer.

Ainsi, quand j’ai eu l’occasion d’intégrer l’entreprise dans laquelle il travaillait, j’ai tout de suite voulu profiter de cette opportunité afin de pouvoir entrevoir et comprendre la vie qu’il a vécu.

C’est comme ça que j’ai passé l’année, deux jours par mois depuis août avec l’équipe de Sylvain.

Avec eux, j’ai appris à connaître les métiers du blanc : maçon, pelleteur, conducteur d’engins… Le fonctionnement d’un chantier. Les horaires de travail. Les aléas météo.

Mais ce que je retiendrais le plus de ce temps passé à leurs cotés, ce qui restera avec moi, c’est une ambiance. Plutôt plusieurs ambiances :

L’esprit d’équipe, surtout les railleries entre collègues, les surnoms et les moqueries affectueuses.

Les discussions plus sérieuses, surtout à propos du bouleau. Jamais vulnérable, mais toujours empreint d’une sensibilité, d’une fragilité, propre aux hommes de ces métiers : une peur de l’avenir, un besoin de protéger ceux qui sont chers, un amour de sa famille.

Et enfin l’ambiance la plus présente, le silence. Tôt le matin quand tout le monde dort, au milieu d’une après-midi nuageuse à écouter le vent, dans les vestiaires en se rhabillant après une longue journée. Une contemplation de ce qui nous entoure, des journées entières pour penser. Le silence.

Il me semble que c’est ce silence qui rend tout plus terrible.

Il est dur ce silence, il est solitaire.

Les TP, c’est une branche de métiers à part. Ce sont les ouvriers, les travailleurs, les prolétaires. Ceux dont le travail est essentiel mais qui se font exploiter par des conditions de travail désastreuses et un salaire qui n’est pas à la hauteur de leur labeur.

Ce sont ces conditions de vies qui forgent les hommes comme mon père, qui font d’eux ce qu’ils sont, dans le bien mais surtout dans le mal : isolement social, peur des fins mois, mise en danger de sa santé. Combien sont morts d’accidents du travails, de maladies liées au travail ?

Il y a un mois, un collègue de mon père à pris sa retraite à 60 ans, après 40 ans de loyaux services, il est mort le lendemain. Il s’appelait Patrick. Le jour de son enterrement, personne de la direction de l’agence n’était présent.

Le silence rend tout plus terrible.

C’est pour ça que j’ai mené à bien ce travail. Parce qu’en tant qu’artiste, c’est notre devoir de donner la parole à ceux qui n’ont pas de voix, montrer leur quotidien, faire entendre leurs souffrances et leurs joies.